Mardi 27 Mai 2008

Mi-juin 1845. Un détachement militaire français, sous les ordres du colonel Pélissier et chargé d'une mission de représailles dans les Monts du Dahra par le maréchal Bugeaud, remontait le Cheliff en direction de la côte.

La colonne, partie quelques jours plus tôt d'Orléansville, progressait lentement, razzia après razzia, terrorisant les populations pour obtenir qu'elles se soumettent définitivement.

Le 17 juin, un bataillon, parti en avant-garde sur la rive gauche de l'Oued Djerrah, pour couper des figuiers ainsi que d'autres arbres fruitiers et incendier quelques maisons, fut attaqué par un groupe d'hommes armés de fusils de la tribu des Ouled Riah.

A la suite de cette embuscade, les assaillants se replièrent à l'intérieur d'une grotte, située plus en amont, en bordure d'un torrent dénommé Oued Frachich. A la vue de la colonne française, toute la tribu, femmes, enfants, vieillards, s'était précipitée vers la grotte, emportant les biens qu'il était possible d'emporter : réserves de nourriture, bestiaux, tissus, bijoux…

A ce moment-là, les Ouled Riah ignoraient encore le malheur qui allait s'abattre sur eux. Depuis des temps immémoriaux, leur refuge, dénommé « Ghar El Frachich » était resté inviolé et les avait préservés des assassins et des pillards. Mais ils ne savaient pas à quel point sont cruels et haineux ces hommes qui, maintenant, approchent et dont les tambours sonnent déjà la charge. Ils ne pouvaient pas concevoir jusqu'à quelles profondeurs obscures ceux-ci allaient déchoir dans la barbarie, même si, certains d'entre eux, et pas des moindres, ont à coup sûr lu Voltaire !

Le 18 juin au matin, la grotte est cernée. Mais les Français ne pouvaient avancer davantage. Ils étaient accueillis à coups de fusils. On donna de l'artillerie, avec des obusiers de montagne, en vain. Vers 10 heures, le colonel Pélissier, ordonna à la troupe de couper du bois et de ramasser de la paille dans les champs alentours où murissaient les moissons. Par paquets, ces combustibles étaient entassés aux deux entrées de la grotte et l'ordre fut donné d'y mettre le feu. Un officier espagnol qui fut témoin des faits rapporte dans les colonnes d'un journal madrilène, l'Heraldo, que le feu eut d'abord du mal à prendre « à cause d'un grand amas d'eau que l'on supposait exister à l'entrée des grottes ». Le témoin poursuit : « Vers une heure, on commença à jeter à l'ouverture de l'Orient des fagots qui, cette fois, prirent feu devant les deux ouvertures, et par une circonstance singulière, le vent chassait les flammes et la fumée à l'intérieur… de sorte que les soldats purent pousser les fagots dans les ouvertures de la caverne, comme dans un four ».
Comme dans un four !

Sous la direction des officiers du génie, le feu fut attisé toute la journée et au cours de la nuit suivante tout entière. Le lendemain, 19 juin à 9 heures, une délégation des assiégés sortit à travers les flammes. Elle offrit de payer une somme de 75000 francs si l'armée se retirait. Pélissier refusa cette condition et la délégation retourna dans la grotte. A midi, Pélissier ordonna de rallumer le feu.

Un soldat rapporte dans une lettre à sa famille : « …Le feu fut alimenté toute la nuit…Voir, au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes françaises occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre le sourd gémissement des hommes, des femmes et des animaux ; le craquement des rochers calcinés s'écroulant !... »

Le lendemain, après être entré dans la grotte, il rapporte les scènes suivantes : « A l'entrée gisaient des boeufs, des ânes, des moutons ; leur instinct les avaient conduits à l'ouverture pour respirer l'air qui manquait à l'intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, se trouvaient des femmes et des enfants. J'ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d'un boeuf. Devant lui était une femme tenant un enfant dans ses bras. Cet homme avait été asphyxié, ainsi que la femme, l'enfant et le boeuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal(…) On a compté 760 cadavres »

Témoignage confirmé par l'officier espagnol: « Le nombre des cadavres s'élevait de 800 à 1000. On en sortit de la grotte environ 600, sans compter tous ceux qui étaient entassés les uns sur les autres, comme une sorte de bouillie humaine, et les enfants à la mamelle presque tous cachés dans les vêtements de leurs mères.»

Ainsi fut clos un des épisodes tragiques de la guerre de colonisation de notre pays. A ce jour encore, les morts des Ouled-Riah demeurent sans sépulture.

La France coloniale a tout fait pour qu'on les oublie.
L'Algérie indépendante n'a rien fait pour qu'on s'en souvienne.

Fodil Ourabah (djazairnews.info)

publié par M'hamed dans: djazair

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