Le 5 juillet 1830, Alger tombe aux mains des troupes françaises du général de Bourmont. La " conquête " de l’Algérie fut cependant longue et douloureuse : la résistance conduite par l’émir Abdelkader va durer dix-huit ans. " Nos soldats n’ont pas reculé devant le meurtre des vieillards, des femmes et des enfants. Ce qu’il y a de plus hideux, c’est que les femmes étaient tuées après avoir été déshonorées ", écrivait le 18 octobre 1841, M. Chamagarnier, officier français, cité par Charles André Julien (Histoire de l’Algérie contemporaine, PUF).
Alger, Constantine, Médéa, Miliana, Tlemcen, berceaux de la civilisation turco-maure, ont été dévastées : des palais, des mosquées rasées, portes et fenêtres en bois et autres motifs de décorations, archives de la ville d’Alger ont servi de braseros. La suite est plus connue. De Charles X à la IIIe République, une politique de colonisation systématique fut entreprise. Les terres les plus riches sont confisquées et distribuées aux colons venus de France, d’Espagne et d’Italie.
En mai 1871, à l’appel d’El Mokrani, les Algériens se soulèvent mais sont écrasés en quelques mois. Ceux qui y prirent part sont déportés à Cayenne et leurs biens expropriés. Au total, en 1886, plus de 7 millions d’hectares de terres sont passés aux mains des colons. Pour subsister, les Algériens sont contraints de travailler les sols les plus arides. Pire, les Algériens ont été régis jusqu’en 1945 par le Code de l’indigénat, statut qui ne leur reconnaissait aucun droit, faisant d’eux des non-citoyens, soumis à l’arbitraire colonial.
Les rares tentatives d’amélioration du statut des Algériens, comme le projet Blum-Violette en 1936, sont vite enterrées. De même, l’accès à l’école publique n’était dans un premier temps réservé qu’aux enfants des notables - caïds et bachaghas - sur lesquels s’appuyait l’administration coloniale, avant de s’ouvrir timidement à quelques milliers d’enfants algériens. En 1950, quatre ans avant le déclenchement de la guerre d’Algérie, seuls 200 000 enfants (soit le même nombre d’enfants européens pour une population de 800 000 habitants) sur une population scolarisable de 2,4 millions d’enfants fréquentent l’école française. Déculturation, expropriation des Algériens et pillage des richesses minières allaient de pair.
Sur le plan politique, c’est en France, où les Algériens n’étaient pas soumis aux lois coloniales, qu’est né, avec l’aide du PCF, le premier parti nationaliste, l’ENA (l’Etoile nord-africaine). Devenu PPA en 1936, il a commencé à se développer en Algérie, d’abord dans une quasi-clandestinité, puis à la faveur de la victoire du Font populaire son activité fut plus ou moins tolérée.
Jusqu’à la veille de la guerre d’Algérie en novembre 1954, le pays connaît une évolution à deux vitesses : une part cette évolution se fait au bénéfice exclusif de la population européenne ; la grande masse des Algériens, elle, n’a connu de la colonisation que misère sociale, pauvreté, chômage, brimades quotidiennes et répression, ponctuées par des périodes de famine et de maladies endémiques, au point que, selon Lutte sociale, organe des communistes algériens, des dizaines de milliers de personnes mouraient de faim dans l’indifférence totale. Une période, c’était durant les années trente, que les vieux Algériens surnomment " amme el boune " (l’année du bon), ticket de rationnement distribué parcimonieusement aux moins récalcitrants.
Les rares emplois agricoles - moins de 50 000 dans les fermes coloniales - ou dans une industrie peu développée ne pouvaient permettre à la grande masse des Algériens de sortir de leur misère sociale. L’émigration, l’engagement dans l’armée française étaient les seules issues qui leur restaient afin de faire vivre leurs familles restées au pays. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, grâce à plusieurs centaines de milliers d’Algériens émigrés en France, une partie importante de la population a pu vivre dans des conditions moins dramatiques que celles de leurs aînés avant 1945.
Pour autant, quand il s’agissait d’aller combattre pour la France, l’administration coloniale n’hésitait pas à recruter des Algériens : 25 000 tomberont durant la Guerre de 14-18. Il en sera de même durant la Seconde Guerre mondiale. En contrepartie du droit à l’autodétermination (discours de De Gaulle à Brazzaville), 150 000 Algériens prendront part à la guerre contre le nazisme. Les tirailleurs algériens libéreront la Corse, Toulon, Marseille, Mulhouse et Strasbourg, avant d’être les premiers à traverser le Rhin et à pénétrer en Allemagne.
En remerciement des sacrifices consentis, c’est par la répression que répondra encore une fois la France coloniale : le 8 mai 1945, 45 000 Algériens trouveront la mort à Sétif, Kherata et Guelma pour avoir revendiqué l’indépendance, tandis que des milliers d’autres seront jetés en prison.
La répression du 8 mai 1945 a créé une situation irréparable. L’idée d’indépendance faisait son chemin. D’autant que le statut des Algériens n’avait guère connu d’amélioration notable. Le Code de l’indigénat fut aboli et remplacé par un autre qui leur permettait un semblant de participation à la vie politique locale. Ainsi fut établi le système du double collège, instaurant une parité formelle de vote entre Européens et Algériens (60 députés chacun à l’assemblée algérienne), mais bafoué en pratique par l’administration coloniale qui faisait élire ses candidats locaux (caïds et bachaghas). De fait, relève Patrick Eveno, " l’Algérie de 1950 est plus proche des Etats-Unis ségrégationnistes ou de l’apartheid sud-africain que de l’égalité républicaine ".
Le 1er novembre 1954, le FLN déclenche la lutte armée. Au lieu de négocier, les gouvernements socialistes qui se sont succédé ont alors choisi d’opter pour une guerre totale. La répression fut terrible : 8 000 villages détruits au napalm, 5 millions d’Algériens déplacés, un million en camps de regroupements, plus de 200 000 détenus... Au total, plus d’un million d’Algériens morts durant une guerre qui a duré près de huit ans et qui a laissé de profondes séquelles dans la mémoire collective. Faut-il citer, à titre d’exemple, les 25 000 jeunes Algériens tombés dans la seule ville d’Alger entre 1955 et 1957, durant ce que les historiens ont appelé " la bataille d’Alger " ? Un bilan cruel, douloureux, à côté duquel les exactions du FLN - il y en eut - ne représentent qu’une goutte d’eau dans l’océan.
Avec le départ des pieds-noirs en 1962, que l’on aurait tort de rendre responsables majoritairement des crimes commis en leur nom, l’Algérie s’est retrouvée dépourvue de tout. En plus des destructions matérielles, le pays comptait plus de 80 % d’analphabètes, moins de 10 % de la population scolarisée dans les écoles coloniales, un seul vétérinaire algérien, à peine deux ingénieurs agronomes, cinq architectes, presque pas d’ingénieurs, moins de 100 médecins pour 12 millions d’habitants, 30 000 lycéens et moins de 2 000 étudiants qui fréquentaient la seule université d’Alger et l’Ecole polytechnique.
N’eussent été ces milliers de cadres, formés par le FLN durant la guerre dans les pays socialistes d’Europe, les milliers d’enseignants français volontaires venus en Algérie dès 1962, et grâce à qui, une scolarisation massive a pu être entreprise, et ces autres milliers de cadres, parfois bénévoles, venant de France, des pays de l’Est et de Cuba, l’Algérie, en dépit de la crise qui la frappe actuellement, ne disposerait pas de ce capital humain formé en quantité et en qualité qui lui a permis de rester debout. Dès lors, rien ne sert de cacher cette triste réalité dont les Algériens subissent jusqu’à aujourd’hui les conséquences.
Hassane Zerrouky

