Lundi 20 Août 2007

Il y a cinquante-deux ans, ce jour, était lancée la grande offensive du Nord-Constantinois sous la direction de Zighoud Youcef -Si Ahmed pour tous ses compagnons- chef de la zone II dont il avait hérité la direction après la disparition de Si Abdelkader Mourad Didouche en janvier 1955. Cet événement relève désormais et principalement du travail des historiens et la meilleure des preuves en est le dessèchement quasi irréversible des rites commémoratifs institués dont les processions officielles se condamnent, au mieux, à l'exercice obligé et à la répétition. On rappellera donc, c'est la loi du genre, la solidarité avec le peuple frère du Maroc et on glorifiera l'engagement d'un peuple sous la bannière du FLN/ALN, étant entendu que la victoire était de toute manière inéluctable, et ceux qui sont payés pour se mettre en place pour la prochaine sortie, celle du 1er novembre. Sur un autre registre, l'antienne, de moins en moins discutée, veut que de toute manière ces «histoires n'intéressent plus personne et les jeunes aspirent à vivre et que, pour eux, ce passé, d'ailleurs hanté par les mensonges, est considéré comme révolu». Ce désenchantement national est bien réel et ne couvre pas exclusivement la seule guerre d'indépendance, et en faire le constat ne signifie en rien s'y résigner. Du reste, le président de la République ne s'y trompe pas, il a fustigé plus d'une fois, dans ses récentes interventions publiques, «l'ignorance des jeunes Algériens de leur histoire».
Un pénultième procès des mensonges du régime, des occultations, et plus généralement de l’instrumentation du passé -qui peuvent autoriser, entre autres choses, un Ben Bella à faire le procès d’un Abane-, s’il demeure à tous égards nécessaire, peut tout autant paraître en décalage par rapport aux évolutions que connaissent, en particulier, les champs politique et intellectuel français dans leurs rapports avec le passé colonial de la France ; et s’il est un fait qui frappe, à cet égard, c’est cet autisme algérien qui consiste à n’envisager la séquence de la colonisation et/ou de la guerre d’indépendance que sous les seuls auspices nationaux.
De ce point de vue, il est presque cruel de relever la quasi-sécheresse éditoriale nationale en la matière ou encore l’absence notable des historiens algériens du champ des recherches les plus porteuses -ainsi, à titre d’exemple, que n’a-t-on invoqué, sur le ton de l’incantation, les massacres de mai 1945 alors que la thèse sans doute la plus originale sur le sujet sera soutenue en septembre prochain par Jean-Pierre Peyroulou, représentant de la nouvelle génération de chercheurs français- et l’Algérie paie aujourd’hui les complaisances vis-à-vis de ceux qui, sous le fallacieux argument identitaire, ont imposé les falsifications néo-islahistes comme vérités officielles dûment enseignées dans les lycées et dans les universités algériennes.
Ainsi donc, et avec tout le respect que l’on doit aux contributions de Abdelhamid Benbadis ou de Bachir Brahimi -qui furent assurément éminentes-, le devoir de mémoire prioritaire, aujourd’hui plus particulièrement, doit rappeler les figures des insurgés dont celle de Si Ahmed Zighoud et de ses compagnons, ceux qui ont, en toute conscience, fait le choix d’opposer la violence des opprimés à celle totalitaire d’un système colonial qui a, non seulement, dépossédé les Algériens de leur terre -de leurs langues, de leurs référents culturels- mais essentiellement de leur humanité, violentée, niée. Dans leurs rapports avec l’ordre colonial et avec ceux qui en cultivent la nostalgie ou s’appliquent à sa défense, les Algériens ne peuvent ni ne doivent perdre de vue que telle est encore la question nodale.
Sous-estiment-ils alors -ou, pire, ignorent-ils- les glissements opérés ces dernières années en France au sein de l’opinion et qui ont pu autoriser l’audience accordée par le candidat Sarkozy, la veille de l’élection présidentielle, aux représentants du lobby des rapatriés, expression patentée des tenants de l’Algérie française, et des engagements publiquement pris dans une correspondance rendue publique qui, au fond, s’inscrivent tout à fait dans la logique de la loi de février 2005 dont l’initiative parlementaire revenait à l’UMP alors présidée par le même Sarkozy. Un exemple, pour rendre perceptible ce qui est actuellement en jeu et qui se rattache précisément aux événements du 20 août 1955. Dans le récit qu’il en fait, dès la fin des années soixante, Yves Courrière, qui avait couvert le conflit en qualité de correspondant de guerre, note à propos de la répression qui s’en était suivie. «Le bilan dressé par les hommes de l’ALN, qui, pour la première fois dans le Constantinois, procèdent à un travail de recensement énorme, douar par douar, mechta par mechta, est de douze mille morts et disparus. Des listes avec des noms et des adresses sont établies. Irréfutables», estime alors le premier auteur à revenir de manière relativement informée sur la guerre algérienne d’indépendance.
Quarante ans plus tard et sur un site Internet, on peut lire, sous la plume d’un certain Jean Monneret, la critique suivante du travail de l’historienne Raphaëlle Branche : «Mme Branche semble ignorer que le FLN a pratiqué le terrorisme durant la guerre d’Algérie. Dans son livre [l’Armée française et la torture], elle évoque l’activité dudit FLN par de remarquables euphémismes : le front commet des [attentats], il [conteste l’ordre colonial]. Les massacres racistes d’août 1955, ordonnés par Zighout Youcef, deviennent [le soulèvement coordonné de milliers de paysans]. Il s’en est suivi une répression naturellement [féroce] dont le bilan de 12 000 victimes n’a jamais été infirmé. Il serait plus juste de dire que ce chiffre, fourni par le FLN, n’a jamais été confirmé.» Dans l’absolu, ce type de littérature, marqué au coin de la haine de l’autre -du musulman ou/du juif- si caractéristique de la culture de la minorité européenne d’Algérie, n’est ni neuf ni surprenant mais ce qui est en train de changer, outre le fait qu’elle s’expose au travers de nombreux sites sur le Net, est la prise en compte de ces thèses éculées par la droite dite républicaine, souvent au prix de reniements et de discutables raccourcis.
L’ancien président Chirac, en dépit de son attachement affirmé à la concrétisation d’un traité d’amitié avec l’Algérie, s’est trouvé consentir des gages sur la question des harkis, entre autres, érigés par ce courant tout à fait abusivement en victimes. Est-il besoin ici de renvoyer au témoignage de Constantin Melnik, chargé des questions de sécurité dans le cabinet de l’ancien Premier ministre Michel Debré, sur la barbarie de ces mêmes harkis lors des massacres du 17 octobre à Paris, pour ne pas évoquer une mémoire algérienne de ce que furent et ce que firent ces supplétifs de l’armée française. Il importe ici de relever que sur ces questions proprement historiques, l’option récurrente de faire du travail des historiens la voie royale vers «l’apaisement des mémoires» se délite.
Le moins que l’on puisse observer est que sur fond de montée en puissance des thèses dites révisionnistes -celles qui contestent par exemple les chiffres des victimes algériennes de la répression ou de la guerre ou qui s’attachent à mettre sur un même pied de responsabilité l’ALN et l’armée de l’Etat colonial, et ces derniers mois, plus singulièrement, à mettre en cause toute idée de repentance-, la droite aux affaires, notamment au niveau municipal ou régional, réinscrit dans l’espace public les actes et les acteurs les plus controversés du passé pour le moins entaché de la France en guerre d’Algérie.
En est-il ainsi depuis quelques années déjà, particulièrement dans le sud de la France, où se banalisent les hommages aux tueurs de l’OAS. Tout récemment, la municipalité de Perpignan, dirigée par un cacique de l’UMP -le sénateur Alduy- a connu une très large mobilisation d’associations de la société civile et de défense des droits contre la prétention annoncée d’organiser une manifestation au pied d’une stèle érigée en l’honneur des hommes de l’OAS. Quelque quarante et une organisations, opposées par ailleurs au projet de la mairie d’ériger un musée à la gloire de la colonisation, avaient en effet alerté l’opinion et amené le préfet et le maire à annuler la manifestation instituée depuis quatre années maintenant par l’Adimad.
Ce retour dans l’espace public de ce qui, au mieux, relèverait d’une manière d’archaïsme, procède d’évidence de la stratégie clairement énoncée par l’ancien président de l’UMP de chasser sur les terres de Le Pen dont on sait qu’une part au moins de ses réserves électorales est constituée de rapatriés d’Algérie. La récente tribune signée, dans Libération par Catherine Coquery-Vidrovtich, Gilles Manceron et Benjamin Stora, éclaire précisément la nature des enjeux de cette démarche du chef de l’Etat français dont il convient alors d’accorder toute leur profondeur aux propos tenus lors de son passage dans la capitale algérienne le 11 juillet dernier. Il n’était pas, en effet, venu «pour s’excuser» et ce qu’il faut bien entendre par-là est qu’il ne s’agit en rien d’une posture circonstancielle, que la remise en cause du projet d’amitié envisagé ne tient pas tant à un désir de se distinguer ou de se délier de la gestion du dossier Algérie par son prédécesseur qu’au sentiment qu’il exprime quant au fond, le nouveau rapport de force au sein de la société française, y compris dans sa prise en charge du rapport au passé colonial.
Dit plus explicitement, c’est, bien sûr, un profond courant idéologique de remise en question de l’anticolonialisme que s’adosse le président de la République française dans la définition de ce qu’il appelle «un partenariat d’exception» avec l’Algérie qui doit passer, d’une manière ou d’une autre, par la renonciation à la reconnaissance par la France de ses crimes coloniaux. Les exemples ne manquent pas dans l’actualité politique et médiatique française, validant les prétentions de ce courant à remettre les pendules françaises à l’heure des missions civilisatrices de la France.
Le harcèlement -il n’y a pas d’autre mot pour celui qui prend connaissance des courriers adressés- dont fait l’objet l’historien Benjamin Stora à chacune de ses sorties publiques de la part des sites pieds-noirs en offre un exemple édifiant. Insultes, menaces, -en temps de guerre, les propos de Benjamin Stora se seraient traduits par un jugement de haute trahison en cour martiale avec exécution capitale- et le procès fait à cet auteur, dont l’autorité est justement reconnue au plan international, tient notamment au rappel qu’il fait, que plus de quarante ans après la fin du conflit, il se trouve encore en France des personnes qui ne se font toujours pas à l’indépendance de l’Algérie. Sur ce plan, il y a au moins lieu de marquer les colères sélectives de l’establishment parisien si prompt à s’émouvoir des menaces adressées à un obscur professeur de lycée par les islamistes, en fermant l’œil sur des propos qui, en toute équité, auraient dû requérir l’intervention de la justice. Ce qui prête à inquiétude, c’est que ce type de dérives puisse trouver des balises à prétention académique. La lecture que fait l’historien Savarese, de l’université de Perpignan, de l’ouvrage de Jeanine Verdes-Leroux -plutôt connue pour ses travaux sur le communisme- consacré aux «Français d’Algérie», donne à réfléchir, en concluant “à la capitulation de l’histoire devant la mémoire de natifs de l’Algérie coloniale” ; conclusion d’autant plus à prendre en considération que cet auteur est en charge de la direction d’un ouvrage censé couvrir l’histoire de l’Algérie des origines à nos jours.
Ces mouvements divers de reconfiguration idéologique appellent, en Algérie même, autre chose qu’un vague communiqué de condamnation d’organismes satellites comme l’organisation des anciens moudjahidine ; cela d’autant plus que, visiblement, une part de la mémoire coloniale tend à se fixer en choix politiques de l’Etat français. Faut-il alors se résoudre à aller au-delàdes formules consacrées sur des «relations tumultueuses» ou encore «passionnelles», conventions qui exonèrent, à bien y réfléchir, le rapport colonial de ses tendances les plus lourdes et souvent aussi les plus criminelles. Il s’agit d’histoire de peuples, et ici d’un peuple asservi, dépossédé, en droit de se reconstruire, et ne pouvant le faire qu’à la condition essentielle de parvenir à nommer les faits, situer les responsabilités politiques, morales -à ce sujet, même si effectivement le mot de repentance a une indiscutable connotation religieuse, elle pourrait tout à fait se trouver justifiée eu égard à la place notable de l’Eglise catholique dans le système de domination coloniale ; tous les prélats, en effet, ne s’appelaient pas Duval en Algérie- et de ce point de vue, la question de la responsabilité directe des Algériens, de leurs élites politiques et intellectuelles, est incontournable.
Cela fait maintenant des années que ceux qui, sur ce terrain tout à fait significatif de la recherche historique, demeurent surtout stériles, s’arrogent le rôle -est-il vraiment beau ?- de tirer sur tout ce qui pense, écrit hors des frontières et dont il faut bien entendre qu’elles sont moins celles du pays que du système qui le commande. Instruire le procès de la colonisation en Algérie est une tâche sérieuse, hautement spécialisée et surtout de très longue haleine. Ce travail est celui des historiens, il a ses propres exigences et ses normes éthiques et professionnelles, dont la liberté d’esprit et l’accès aux sources, pour n’en citer que cela, continuent, -c’est une litote- à faire problème dans notre pays. Est-il besoin de rappeler, une fois de plus, toutes les raisons stratégiques d’une coopération saine et confiante entre l’Algérie et la France et de marquer, une fois de plus aussi, que l’apurement du contentieux colonial, qui en est l’une des conditions, ne se fera jamais sérieusement et durablement sur la seule base de l’idée que peut s’en faire un dirigeant français, fut-il président de la République.

Par Chaffik Benhacene (La Tribune)

 

publié par M'hamed dans: djazair
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